Je ne voulais pas…

Je ne voulais pas, si tôt, m’exprimer sur le drame dont Cédric Méric fut la victime mercredi. Comment conserver un regard critique et détaché sur le décès d’un jeune antifa, sous les coups (présumés) d’un groupuscule d’extrême droite ? Comment ne pas se laisser à son tour submerger par les sentiments confus de révolte, de tristesse et de quasi soulèvement ? Et comment oser prétendre à l’objectivité, à la distanciation critique et au refus d’un prisme de l’émotion ?

J’aurais voulu tenter de réexpliquer aux uns qu’un homicide n’est pas nécessairement un assassinat ; qu’un qualificatif pénal pour « coups et blessures ayant entraînés la mort » n’en serait pas moins révoltant pour les citoyens que nous sommes qu’un assassinat ou un meurtre, si l’enquête venait à conclure que l’intention de donner la mort n’était pas manifeste. Qu’il n’y pas, fort heureusement, de « vague brune » dans notre pays; que la ligne Maginot idéologique entre fascistes, néo-nazi et citoyens « républicains » ne se situe pas à la « gauche de la gauche », comme certains porte-paroles de mouvements commencent déjà à nous le supposer. Que la lutte contre les idéologies racistes et xénophobes des droites extrêmes est une lutte collective, une affaire de tous pour tous, qui doit, à l’intérieur du champ démocratique,  se dérouler (dans la mesure du possible) sur le terrain des idées et non de la violence. Qu’il est forcément difficile de réaffirmer, maintenant plus que dans un contexte moins explosif, que la seule violence légitime que les républicains démocrates peuvent soutenir dans un Etat de droit, c’est la violence étatique elle-même. Qu’il m’est fort désagréable de sentir comme une surprise médiatique dans la « découverte » de l’ultra violence de certains groupuscules extrémistes.

Qu’il est à la fois rassurant d’observer les réactions collectives, et en même temps un peu dérangeant de voir essaimer sur les réseaux sociaux les « No Pasaran ». Que cette formule est pour longtemps encore associée à la lutte des républicains espagnols contre le faisceau des extrêmes. Qu’en 1936, être lettré, républicain ou homosexuel constituait pour les franquistes des alibis suffisants à justifier leurs horribles crimes. Qu’être les trois à la fois, c’était bien souvent être purement et simplement condamné à une fosse commune improvisée, comme ce fut le cas du grand poète Lorca. Que dans la même veine, « le ventre encore fécond dont à surgit la bête immonde » n’est pas une formule à prendre à la légère. Que cet avertissement de Brecht pour les générations futures, ponctuant le décryptage d’une résistible ascension, est un héritage trop précieux pour être dispersé au vent à la première démonstration d’un épi-phénomène ultra-violent.

Qu’on ne pourra malheureusement jamais empêcher une frange infime et marginale de nos concitoyens de sombrer dans l’extrémisme violent. Que cela ne signifie en rien abdiquer devant ces idées-là, mais qu’un ratio de quelques centaines d’individus sur 65 millions de Français me semble être plus rassurant qu’anxiogène. Que la dissolution des groupuscules extrémistes ne servirait probablement à rien, si ce n’est à rendre encore plus difficile le travail de surveillance des services de la République. Que tous, nous citoyens, devrions également laisser s’exprimer la droite républicaine sur ce sujet. Qu’il m’est d’ailleurs très délicat de comprendre la cohérence  entre les cris répétés des « No pasaran » et le repli d’une frange de la gauche qui tiendrait à s’élever comme seul garant de l’antifascisme en France; tant Georges Orwell a décomposé les mécanismes de luttes intestines ayant rongés la cohésion des Républicains de Catalogne, en 1936 précisément. Que les premières tensions entre anarchistes, staliniens, trotskistes, prolétaires  et petits bourgeois républicains ont véritablement miné la défense de la République espagnole, et que, même si une plus grande « fraternité » n’aurait peut-être pas permis de sauver la République, toutes ses dissensions ont précipitées sa chute. Qu’il nous faudrait donc, si le danger revenait, savoir ne pas reproduire les mêmes erreurs… Et faire fit de nos conceptions politiques partisanes quand il s’agit de s’élever contre une idéologie réfutant jusqu’au droit même de l’existence humaine… Mais avons-nous tous lu cet Orwell-ci, je veux dire l’engagé de la Guerre d’Espagne ?

Homage to Catalonia

Nombreux, parmi mes amis et bien au-delà, submergés par l’émotion, s’expriment et relaient des messages, sans toujours me semble-t-il prendre le temps de les analyser. En vidant ces échos du passé de leur substance et de leurs sens, nous n’en faisons plus que des slogans.

J’aimerais pouvoir affirmer que mourir à Grenade en 36, sur les rives de l’Ebre en 38, en Sicile ou dans Paris en août 44, à Santiago le 11 septembre 1973 et rue Caumartin le 4 juin 2013, s’inscrit dans le même contexte de défense des idées humanistes, progressistes, républicaines mais surtout d’égal respect de l’Homme face à des extrêmes aux pouvoirs ou sur le point de s’y hisser. J’aimerais terriblement pouvoir le proclamer. Mais je ne le crois malheureusement pas.

Je ne saurais que très maladroitement décrire l’émotion qui fut mienne quand j’ai lu, dans la nuit de mercredi à jeudi, moi encore pour quelques mois à 14.000 km de Paris, cette tragique nouvelle. Oui, Clément Méric est très certainement mort pour ses idées, qui, au-delà de leur sensibilités syndicales ou politiques, traduisaient surtout un profond humanisme. Voilà le révoltant et l’odieux ! Mais ce n’est pas déshonorer sa mémoire que d’ajouter qu’en France, le ventre n’est -de grâce !- pas fécond dont a surgi l’horrible monstre. Et ce serait aussi une forme d’instrumentalisation que de refaire surgir le spectre des chemises brunes. Cela ne signifie pas qu’il faille relâcher la vigilance… mais peut-être appeler à plus de raison, si difficile à retrouver dans des moments aussi tragiques.

« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
D’un siècle sans espoir naît un siècle sans gloire »

A. de Musset

juin08

Du despotisme démocratique

Portrait, par Théodore Chassériau (1850)

Portrait, par Théodore Chassériau (1850)

Que l’on vante ses analyses politiques ou critique ses positions sur le colonialisme, Alexis de Tocqueville laisse difficilement indifférent ! Petit aperçu de son ouvrage phare à travers un long extrait du Livre 4. On y découvre un Tocqueville quasi-prophétique. Une lecture dont on se passe peut-être un peu trop aujourd’hui, où tout le monde s’interroge sur les « maux » de notre démocratie. Il n’est pas toujours utile de réinventer l’eau tiède…

Extrait de De la Démocratie en Amérique, Tome IV, Chapitre 6 ; A. de Tocqueville. (Domaine public)

« Il semble que si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter.

[...]

Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu ; je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs.

Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde.

[...]

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux ; mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là, s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances, et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses ; elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.

Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu’on l’attache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même qui tient le bout de la chaîne.

Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.

Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s’accommodent très-aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c’est au pouvoir national qu’ils la livrent. Cela ne me suffit point. La nature du maître m’importe bien moins que l’obéissance.

[...]

Je vois bien que, de cette manière, on conserve l’intervention individuelle dans les plus importantes affaires ; mais on ne la supprime pas moins dans les petites et les particulières. L’on oublie que c’est surtout dans le détail qu’il est dangereux d’asservir les hommes. Je serais, pour ma part, porté à croire la liberté moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres, si je pensais qu’on pût jamais être assuré de l’une, sans posséder l’autre.

La sujétion dans les petites affaires se manifeste tous les jours, et se fait sentir indistinctement à tous les citoyens. Elle ne les désespère point ; mais elle les contrarie sans cesse, et elle les porte à renoncer à l’usage de leur volonté. Elle éteint ainsi peu à peu leur esprit et énerve leur âme ; tandis que l’obéissance, qui n’est due que dans un petit nombre de circonstances très-graves, mais très-rares, ne montre la servitude que de loin en loin, et ne la fait peser que sur certains hommes. En vain chargerez-vous ces mêmes citoyens que vous avez rendus si dépendants du pouvoir central de choisir de temps à autre les représentants de ce pouvoir, cet usage si important, mais si court et si rare de leur libre arbitre n’empêchera pas qu’ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes, et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité.

J’ajoute qu’ils deviendront bientôt incapables d’exercer le grand et unique privilège qui leur reste. Les peuples démocratiques qui ont introduit la liberté dans la sphère politique, en même temps qu’ils accroissaient le despotisme dans la sphère administrative, ont été conduits à des singularités bien étranges. Faut-il mener les petites affaires où le simple bon sens peut suffire, ils estiment que les citoyens en sont incapables ; s’agit-il du gouvernement de tout l’état, ils confient à ces citoyens d’immenses prérogatives ; ils en font alternativement les jouets du souverain et ses maîtres ; plus que des rois et moins que des hommes. Après avoir épuisé tous les différents systèmes d’élection, sans en trouver un qui leur convienne, ils s’étonnent et cherchent encore ; comme si le mal qu’ils remarquent ne tenait pas à la constitution du pays bien plus qu’à celle du corps électoral.

Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs.

Une constitution qui serait républicaine par la tête et ultra-monarchique dans toutes les autres parties, m’a toujours semblé un monstre éphémère. Les vices des gouvernants et l’imbécillité des gouvernés ne tarderaient pas à en amener la ruine ; et le peuple, fatigué de ses représentants et de lui-même, créerait des institutions plus libres, ou retournerait bientôt s’étendre aux pieds d’un seul maître. »

juin03

Commentaire sur l’affaire du Tweet « canalpluscinema » du 27 mai dernier

Une semaine après l’affaire et la vague d’indignation autour du tweet @cinemacanalplus, je vous invite à revenir plus posément sur le sujet ; l’occasion de partager ce qui, dans cette affaire, m’a particulièrement marqué !

Petit rappel des faits

Dans la foulée de l’attribution de la Palmer d’Or 2013 à La Vie d’Adèle, le compte twitter @cinemacanalplus s’était fendu, le 27 mai dernier, du tweet suivant :

tweetcinecanal

Je vous renvoie à l’article du Figaro qui retrace l’affaire dans son intégralité.

Que dire donc sur ce tweet et la déferlante d’indignation qu’il a provoqué ?

1/ Pas de suspens, ce tweet est d’un humour (si tant est que l’on puisse le qualifier de la sorte !) et d’un goût plus que douteux. Il est déplacé, graveleux et vulgaire. Par-dessous tout, ce tweet a surpris car il était absolument inattendu par les amateurs de 7ème art qui en suivent la section consacrée d’une chaine promouvant la « création originale » et l’anticonformisme.

2/Etait-il pour autant homophobe ? Je ne le crois pas. Plus que le vocable employé, il ne me semble pas déceler dans ce tweet d’intention manifeste de porter préjudice, de stigmatiser ou de discriminer une communauté sur le critère de ses orientations sexuelles. Le sentiment d’avoir trouvé « un bon mot » et l’euphorie de se savoir suivi par plusieurs dizaines de millier de personnes, voilà d’après moi les seuls leviers qui ont poussé ce community manager un peu zélé à s’exprimer de la sorte.

3/Dérives possibles d’une « accusation pour homophobie » peu raisonnée. Je souhaiterais d’ailleurs mettre en lumière (après tant d’autres) les dérives éventuelles  d’une trop vive tendance à sur-réagir à tout propos qui serait jugé déviant. Dérive évidemment démultipliée par l’instrument « Twitter ». Nous savons à quel point le débat sur le « mariage pour tous » fut douloureux pour la démocratie et certains citoyens, par la démonstration qui en fut faite d’un dialogue rendu quasi impossible par la bipolarisation trop nette des échanges. Ici n’est pas l’endroit adéquat, mais, je pense sincèrement que l’on ne redira jamais assez à quel point le manichéisme et la bipolarisation à l’extrême permettent, en tout temps, l’édification de postures de lutte et de progrès ; quand la réalité idéologique n’est que rarement aussi tranchée.  Et si la communauté citoyenne et les autorités se doivent de garantir les principes républicains élémentaires et le respect des lois, les bornes et frontières du débat qu’elles délimitent ne devraient jamais être trop étroites. Sous peine que la frange modérée en soit réduite à tourner en rond dans un enclos trop étroit… pendant que les plus « téméraires » s’en échappent, sortent du cadre public et s’enferment paradoxalement dans une homogénéité idéologique propice à la radicalisation.

4/Le littéraire prend la parole ! Qu’il est triste et affligeant de constater qu’en 2013 nous ne sommes toujours pas en mesure de distinguer le comédien du personnage ! Une petite précision étymologique s’impose donc. Le « persona »  latin, c’est le masque de l’acteur. Je ne rentrerai pas dans la critique des différentes théories artistiques, et des études sur les liens entre individu civil et personnage fictionnel. Mais le tweet en question n’en fait nullement cas en associant l’équipe du film, vainqueur de la Palme, aux personnages fictifs de l’œuvre. Je n’ai quasiment pas lu de commentaires sur ce point, ce qui tendrait à m’inquiéter : c’est déjà faire un pas de côté, hors du sillon creusé siècle après siècle par la licence artistique, que de ne plus distinguer la différence de nature entre l’œuvre et l’artiste ! Et si la frontière est parfois floue dans certains formes contemporaines d’art… une caméra, une équipe technique, un scenario, une salle de cinéma, un projecteur : « Non mais allô quoi ? » (J’ose la formule…)

Sur ce que le couac Canal+ révèle des errements de communication corporate de certains groupes.

Le dernier point qui me semble pertinent de commenter très fugacement, c’est l’impact médiatique pour le Groupe Canal+, dont la Direction s’est elle aussi associée à la vague d’excuses et de mises au point.

-Toutes les entreprises n’ont pas les mêmes besoins de création de lien B2C. La tendance au tout « community manager » comme interface « libre »  entre l’image de marque et les consommateurs  mérite sans doute d’être adaptée à chaque situation. Qu’un community manager délivre, pour un compte officiel, des brèves et informations objectives, oui ! Mais l’introduction de tout élément subjectif dans la communication d’un compte officiel d’entité me semble être une aberration. Toute communication impliquant une prise de position subjective –liée à diverses interprétations possibles- devrait être l’aboutissement d’une réflexion et s’en tenir à la stricte application de la stratégie de communication définie.

-Ceci n’empêche nullement les entreprises de mettre en première ligne leurs ambassadeurs –salariés, égéries etc… Le monde économique s’attend à ce que ces individus physiques s’expriment en leur nom, et soient à l’occasion victime de fausses notes. Plus cyniquement, ces personnes-là sont également, en cas de crise, des variables d’ajustement potentielles dont on peut assurément se séparer plus facilement que l’entité elle-même. Mais le risque d’entacher durablement l’image d’une marque me parait trop grand (bien sûr, l’analyse est rétrospective et donc un peu facile) dans le cas présent, pour le gain estimé par quelques tweets sur une base encore assez modeste ( environ 50k followers).

juin02

Français de l’étranger, quelle place dans le débat public en ce XXIe siècle ?

Passeport et carte d'électeur[NDLA : Je reproduis ici un article précédemment publié sur le Cercle des Echos. Si ce n’est quelques fautes d’orthographes corrigées,  aucune modification n’a été apportée au texte, reproduit dans son intégralité.  Pour découvrir l’article et les commentaires originaux, c’est par ici]


Le 1er tour des législatives partielles dans deux « circonscriptions des Français de l’étranger » et son taux de participation des plus bas réveille une nouvelle fois les avis et questionnements sur la place des « Français de l’étranger ». Décrypter modestement certains points qui nous semblent mériter attention et proposer une ébauche de réflexion, voilà toute l’ambition de ces quelques lignes !

En disposant dans l’article 24 de la Constitution que « les Français établis hors de France sont représentés à l’Assemblée nationale et au Sénat », la réforme constitutionnelle de 2008 a sans nul doute accentué l’ambiguïté inhérente à nos députés, pour ne parler que de ceux-ci (1) : tout nationaux qu’ils soient et s’en réclament, portant haut l’écharpe tricolore, ils n’en demeurent pas moins profondément ancrés territorialement dans ce petit bassin d’urnes locales dont on a tiré leur nom, et donc leur légitimité. Ainsi tiraillés, les voilà le lundi approuver la poursuite d’une intervention militaire transnationale ; le mardi « faire sauter » le malheureux PV d’un de leurs administrés ; le jeudi en partance pour quelque capitale étrangère, où toute leur commission parlementaire est invitée à soutenir une initiative locale ; le dimanche, enfin, inaugurer la nouvelle édition du Championnat de France de caisses à savon, point culminant d’une lutte d’influence sans merci et dans laquelle, une fois n’est pas coutume, le sympathique village de Saint-Amand-Roche-Savine n’est pas sorti vainqueur ! Ambiguïté donc. Voire bicéphalie ou schizophrénie.

En ce sens, la dénomination même des circonscriptions nouvellement introduites à la députation, de la 1ère à la 11ème « circonscription des Français de l’étranger », témoigne du léger glissement opéré d’avec les 566 « autres », géographiquement et territorialement plus clairement définies, et donc limitées. Osons prendre, pour exemple, la « 7ème circonscription de Paris » ou la « 1ère circonscription de Guadeloupe ». Ce glissement, j’en viens au cœur du propos, ne se limite pas aux seuls députés, mais accompagne plus même qu’il ne l’entraîne, celui, tout aussi latent et encore un peu confus, du rôle de ces « Français de l’étranger » du XXIe siècle, qui pourraient eux aussi souffrir de cette forme originale, mais ô combien moins pathologique de schizophrénie. Or ce glissement sémantique n’est pas anodin. Avec lui émergent des difficultés nouvelles, que les plus optimistes d’entre nous voudront aussi nommer, plus élégamment, mais terriblement plus scolairement, défis nouveaux. Ces défis nouveaux, donc, semblent tant matériels – géographiques, logistiques – qu’idéologiques. Aux sentiments divers d’actions partisanes ou de soupçons de manipulation des délimitations, accompagnant chaque redécoupage, celui de 2010 a introduit une nouvelle critique, celle de la pertinence même de l’existence de députés « de l’étranger » et des enjeux latents ayant conduit à leur création ex nihilo(2). De l’autre côté du spectre, les échanges récents, parfois virulents et le plus souvent émotionnels, voire irrationnels, viennent polluer des débats d’avenir pourtant cruciaux et nécessaires.

Pourtant, que l’idée de donner une voix nouvelle à nos compatriotes installés hors l’hexagone (3) mérite effectivement que l’on s’y intéresse ! Par trop relégués à la marge de l’espace public, parfois encore assimilés à ce « parti de l’étranger » enfanté par la mémoire collective d’une nuit d’août 1789, les « expatriés » – jadis nationaux, citoyens, mais hors de la société – disposent aujourd’hui d’un contexte favorable à une participation accrue au débat public. D’abord, car leur nombre augmente sans discontinuer depuis près de 20 ans, à un rythme supérieur à celui de la population française totale (4), pour représenter aujourd’hui pas loin de 2 millions de Français. Ensuite, car, que cette position soit désirée ou non, consciente ou pas, nos expatriés sont les ambassadeurs premiers de la France à l’étranger, dans une époque où les frontières reculent et les mobilités progressent. Enfin, car le regard qu’ils portent sur la France, en ces temps de remise en cause et de mutation de nos modèles, est inespéré.

Quid de la question des jeunes diplômés, et de leur exode attendu ? Quid, plus globalement, de ce que certains prédisent et considèrent déjà comme le renversement des mobilités et des flux depuis « l’Ancien Monde » vers ce Nouveau Monde potentiel, il y a peu de temps encore affublé des sobriquets de « Tiers Monde » ou « Pays émergents » ? Quid des exilés fiscaux, de leur réalité numérique, de leurs impacts pour l’économie et les finances publiques et de leurs motivations profondes ? Quid de l’apprentissage des langues étrangères, condition sine qua non d’une expatriation « pleine et heureuse », de son format et de sa sphère d’application ? Quid de ce nouveau vecteur de l’image de la France à l’étranger, sans nul doute moins onéreux que les outils étatiques traditionnels, et dont l’ampleur n’a rien à envier à ces derniers, dans le meilleur comme dans le pire ? Toutes ces questions méritent d’être posées et pensées. Or il serait grandement dommageable de s’amputer d’une source neuve de réflexion et d’expérience, à savoir, les premiers concernés eux-mêmes. Et si le pragmatisme, les réalités quotidiennes et les ambitions personnelles peuvent orienter certaines vies hors les frontières, tout, dans le monde actuel, permet de conserver et de faire évoluer les liens alors créés, pour, in fine, et reprenant le mot de Baudelaire, ne pas se « dépolitiker »

Néanmoins, les tout derniers résultats de participations aux élections législatives partielles du 26 mai dénotent, si ce n’est une désaffection, tout au moins une certaine indifférence pour ce scrutin, mais pas seulement. À titre de comparaison, le taux de participation de ces partielles au premier tour s’établit à 12,15 %. En mai 2012, ce taux s’élevait à 17,51 % dans ces 2 mêmes circonscriptions, tandis qu’il avoisinait les 20 % pour l’ensemble des 11 circonscriptions en jeu.  Au 1er tour de l’élection présidentielle, quelques jours plus tôt, le taux de participation grimpait tout de même à près de 60 %, sans pour autant témoigner d’un engouement particulier pour la campagne. Sans doute l’analyse de ces scrutins mériterait plus en longueur. Mais, en peu de mots, rien ne semble, matériellement, devoir décourager les électeurs, tant les moyens investis sont importants (rapporté au nombre de votants effectifs) pour faciliter et permettre à tous, malgré l’éclatement géographique, de voter. On pensera notamment à la possibilité de voter par internet et l’envoi postal des documents de listes.

C’est pourquoi, peut-être devrions-nous tout « simplement » saluer avec plus de force (et de moyens) le travail effectué par les acteurs et organismes créateurs de lien au quotidien, tous ces animateurs des communautés françaises de l’étranger, plutôt que d’allouer des budgets aussi farfelus (5) que ceux qui se trouvent utilisés, si ponctuellement, sous couvert d’un scrutin qui ne semble pas passionner outre mesure nos compatriotes expatriés…

Parce que l’expatriation enrichit les sentiments, brasse les cultures, contraint à réviser ses valeurs, à en assimiler d’autres, voire à en créer de nouvelles, elle facilite le décloisonnement idéologique et permet au « voyageur » de rediscuter ce que d’autres, par trop longtemps « immergés dans la bassine », considèrent désormais comme immuable, ou pire, « universel » et « naturel ». Sainte-Beuve, croyant déceler dans la Révolution l’origine du  renouveau introduit par Chateaubriand en littérature, l’exprimait avec ces quelques mots : « C’est à cela que servent du moins les révolutions ; elles triomphent en déracinant, elles rompent ce qui suit de trop près, et recommencent le grand mélange. Il y a chance pour qu’au sortir de là, il se produise quelque chose d’original et de nouveau ». Nous vivons aujourd’hui, dans la foulée de la révolution des transports, celle de la communication digitale… Ne gâchons pas cette nouvelle chance !

Le monde parait évoluer plus vite que l’image floue et distendue que nous en captons souvent, depuis la France. À condition donc de ne pas briser le lien qui lie les « expatriés » aux « hexagonaux » – l’effarent taux de participation au 1er tour des élections législatives partielles nous le rappelle plus que jamais ! –, mais bien au contraire de leur offrir une place nouvelle et légitime dans la sphère publique, ces « frenchies » là pourraient bien faire fonction d’instrument d’optique, permettant à nous tous de discerner ce que, sans ceux-ci, nous n’aurions pas vu par nous-mêmes, ni en nous-mêmes…

Notes
(1) Le mode d’élection de ceux-là, à savoir les sénateurs des Français de l’étranger, me semble être encore plus opaque. L’Assemblée des Français de l’Étranger, institution consultative composée de 155 membres élus au suffrage universel direct, élit seule, avec les 11 députés des Français de l’étranger, les 12 sénateurs concernés. La relative faiblesse en nombre de cette base de Grands Électeurs, comparée aux plus de 140 000 Grands Électeurs chargés d’élire les 336 sénateurs du « territoire national », me semble être un premier élément de débat. Cette assemblée se trouve également être présidée par le ministre des Affaires étrangères, et pourrait donc constituer un second point discutable. Surtout, l’absence de tout élu territorial dans le corps des Grands Électeurs « de l’étranger » (rendue ipso facto irréconciliable avec la notion de Français de l’étranger), élus territoriaux constituant la majeure partie des Grands Électeurs partout ailleurs, me semble dénaturée tout particulièrement l’une des idées fondatrices insufflées au Sénat.
(2) À titre d’exemple, Fourcaud, A. (2012). « Les députés de l’étranger, à quoi ça sert ? », le JDD.fr, 31 mai.
(3) Dans une acception toute symbolique, et non pas au sens administratif récent, par contraste avec les collectivités d’outre-mer.
(4) Source : ministère des Affaires étrangères.
(5) Les deux élections partielles des 1ère et 8ème circonscriptions de l’étranger ont un coût estimé global de 1 000 000€. Ramené au nombre de votant au 1er tour, l’organisation de ces partielles s’élève donc à 86,30 € par « tête », soit 21 fois plus que le coût moyen par tête des autres circonscriptions… sur la base d’un budget global législatif de 2012, circonscriptions de l’étranger inclues, estimé à 122 M€ par le Sénat, soit un coût ramené par votant (inscrit ayant effectivement voté au 1er tour) à 4,70 €. Sources : ministères des Affaires étrangères, Sénat. Gazzane, H. (2012). « Organiser des élections coûte un euro par électeur », le Figaro, 22 avril.

juin01

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